Quelqu'un a dit un jour que l'une des caractéristiques du Juif est qu'un petit-fils, en général, ne naît pas dans le même pays que son grand-père.

Les Gentils ont beaucoup stigmatisé ce thème, pointant du doigt le Juif comme un peuple accablé, portant le poids du « péché » ultime — la mort de leur seigneur — et astreint à d'innombrables et interminables déplacements.

Le Juif, en bref, serait toujours sur ses valises.

Admettons. Mais que met-il dans son petit baluchon, balloté au gré des exils, par vents et marées, pour être encore là ?

Que choisit-il de prendre avec lui, à chaque nouveau départ, pour tenir si bien la route ?


La semaine dernière, j'ai dû vider l'appartement de ma maman. À distance. Ainsi, le déchirement fut moins aigu. Elle est venue, Baroukh Hachem, habiter auprès de nous, dans une Maison Protégée comme il ne peut en exister qu'en Israël.

Une bonne âme, un ami, s'est donc rendu sur place, dans l'appartement inhabité, et en zoom, pièce par pièce, par écran interposé, nous avons fait le tri.

Au bout du compte, il a réussi à tout faire tenir dans 4 valises, à l’intérieur desquelles se concentre toute une vie.

Celle de mes parents.

Et toute mon enfance.

Les valises auront été aux trois quarts rembourrées d'albums photos, on l'aura compris.

Elles datent du temps où l'on enmenait les photos à developper chez le photographe, et quelques jours après, on allait fébrilement les chercher. Il vous demandait : « mat ou brillant ? »

On les plaçait ensuite dans des albums très en vogue dans les années 70, avec un film de cellophane transparent sur chaque page, qui les protégeait, et qui, au fil du temps, se décollait et ne protégeait plus rien du tout.

Dans ces valises, on a mis aussi le Sidour de mon père, la Haggada, quelques morceaux de Matsa qu'il cachait en Afikoman dans les tiroirs, et des Téhilim.

Le reste, quelques passeports périmés, de vieux documents, d'anciennes lettres et un peu d'argenterie, n’ont pris que peu de place.

Miroir, miroir - Vous mettriez quoi, vous, dans vos valises..?

Ce qui me protège d’une immense mélancolie qui aurait pu — et normalement dû — m’assaillir, c’est que, même si je dois me séparer de ce passé, j’ai un présent.

Je n'ose pas imaginer ce que cela aurait été si Celui qui guide les vies ne m'avait pas invitée à construire. Et du solide.

J'ai bien peur, avec ma propension au spleen, que sans cela, le choc aurait été d'une extrême violence.


Nous avons tous un port d'attache, mais il nous faut, de façon vitale, une destination.

Puisque toute une vie peut, en fin de compte, rentrer dans une valise, mieux vaut miser sur les valeurs, la famille, la foi, la continuation, la construction intime de notre lien avec le Très-Haut.

Ces notions ne sont pas matérielles, certains diront qu'elles sont diffuses, abstraites. Mais elles sont les seules à tenir la route, et ce sont elles, justement, que nos parents et nos ancêtres ont emportées avec eux.

Puisque finalement, on peut résumer une vie en 4 valises…

Le baluchon en soi n'a pas trop d'importance.

Miroir, miroir - Vous mettriez quoi, vous, dans vos valises..? 

 (Pour la réussite d'Antoine B., la bonne âme qui spontanément a accepté de m'aider à remplir mes valises)