La veille de Pessa’h de l’an dernier, j’ai été invité par un organisme consacré au bien-être des prisonniers dans les prisons israéliennes, pour dire quelques mots d’encouragement et renforcer ces malheureux prisonniers.

La vérité, c’est que j’ai stressé. J’ai beaucoup d’histoires à raconter à la synagogue entre Min’ha et ‘Arvit. J’ai même en stock des cours de Halakha sur Chabbath et les Brakhot pour des audiences plus cultivées. Mais un cours destiné à renforcer des prisonniers ? Que peut-on dire à un homme privé de son droit le plus précieux, de sa liberté ? Rien.

Si vous prenez de l’argent à quelqu’un, le frappez, ou le faites souffrir, vous ne portez pas atteinte à son esprit et à sa liberté. C’est la sanction la plus sévère, à la limite du tolérable.

Et alors, un instant avant d’entrer en prison, un instant avant d’entendre les voix des lourdes clés, je me suis remémoré une histoire racontée par l’éducateur, Rav ‘Hanokh Drori, et j’ai compris que je possédais un trésor, trésor que j’ai transmis à des centaines de prisonniers privés de liberté.

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A Berditchev, il est possible de rencontrer pratiquement toujours un groupe de Juifs d’Erets Israël. Des hommes âgés d’Ukraine leur racontent généralement de merveilleuses histoires sur le passé juif de la ville.

Lors d’un voyage d’un groupe de Juifs sur les tombes de Tsadikim dans ces contrées, un vieillard ukrainien a évoqué la figure de son instituteur du siècle précédent, qui leur avait inculqué la notion de liberté de l’homme. Il s’appelait Rav Eliézer.

Lorsqu’un jour, Rabbi Eliézer enseignait un cours de Torah aux jeunes enfants dans la clandestinité, il fut arrêté et condamné à dix-huit mois de cachot. La taille de la cellule était d’un-demi mètre sur un-demi mètre, essayez de vous imaginer, et une fois par jour, les prisonniers étaient autorisés à sortir pendant quinze minutes dans la cour de la prison, où ils voyaient la lumière du jour et respiraient l’air pur.

Il était évident pour tous, d’après les expériences du passé, que toute personne entrant au cachot dans ces conditions, en sortait après avoir purgé sa peine assez perturbée, avec un état d’esprit brisé. En conséquence, lorsque Rabbi Eliézer recouvrit la liberté, et qu’il avait retrouvé tous ses esprits, la communauté en fit grand bruit.

Il récita la « Birkat Hagomel » à la synagogue dans la joie et l’enthousiasme, et rassembla de suite les jeunes enfants pour un cours de Torah, au même endroit où ils avaient interrompu leur étude un an et demi plus tôt.

Avant de commencer son cours, il dévoila son grand secret, grâce auquel il avait conservé sa santé mentale.

« Lorsque je suis entré dans l’étroit cachot, dit-il, j’ai senti que l’on me privait de ma liberté, ainsi que de mon esprit. D’un esprit libre qui maîtrisait tout, je suis devenu un numéro, un ustensile creux privé du droit de choisir. Au moment même, je décidai que je ne les laisserai pas me priver de la liberté de l’esprit, du libre-arbitre.

Je délimitai une zone dans ce cachot étroit de dix centimètres, et je décidai que je ne mettrai pas les pieds dans cette mini-zone pendant dix-huit mois. Je conservai le libre-arbitre et le contrôle, dans ce domaine étroit.

J’ai aussi adopté cette conduite dans le temps consacré à la sortie dans la cour. Au bout de quatorze minutes, j’entrai de ma propre initiative dans le cachot. Cette maîtrise de cette même minute, ainsi que de ces dix centimètres, ont contribué à sauver ma vie et ma santé d’esprit.

Au cours de ces dix-huit mois, je suis resté le même Eliézer, maître de moi-même et possédant le libre-arbitre. Ils ont enfermé mon corps, mais ils n’ont en aucune façon réussi à porter atteinte à mon âme ou mon esprit. »

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En prison, j’ai expliqué aux prisonniers qu’on ne pouvait leur dérober leur liberté personnelle et leur droit de décider et de contrôler. En vérité, les domaines où ils peuvent exercer une maîtrise sont réduits. Mais le libre-arbitre qu’ils possèdent ne leur sera jamais retiré.

Je leur ai conseillé de choisir un engagement spirituel, auquel ils ne renonceront jamais, pour avoir une certaine indépendance, et ne pas devenir des esclaves asservis à d’autres esclaves.

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En quoi cela vous concerne-t-il, mes chers lecteurs, vous qui êtes de vrais hommes libres ?

Vous l’ignorez peut-être, mais même ici, il y a des gens prisonniers. Et leur cachot est bien plus petit qu’un demi-mètre sur un-demi mètre.

Il ne mesure que quelques centimètres, avec un écran tactile.

Ils lui sont asservis. Totalement. Ils sont privés du libre-arbitre et de la faculté de maîtrise. Ils n’ont pas la possibilité élémentaire de décider : « Maintenant non ». Ils sont accros.

Mon conseil, le conseil de Rav Eliézer, est de fixer, dans les 24 heures de la journée, une minute, ou même deux, pendant lesquels ils maîtrisent toutes les applications, et décident fermement : « Maintenant, non ».

Je suis persuadé que la santé mentale, qui reviendra lentement avec le libre-arbitre, leur restituera le pouvoir et la faculté de comprendre leur situation, et de tout faire, vraiment tout, pour accéder à la liberté.

Faisons confiance à Rabbi Eliézer.