Il est commun de dire, de la Sortie d’Egypte, qu’elle est la libération du peuple d’Israël, sa naissance physique, et le début de l’Histoire juive. En fait, cette libération physique implique une libération du temps, c’est-à-dire une négation de la soumission au temps. Au-delà du problème particulier du temps limité pour la cuisson de la Matsa, c’est une négation de la soumission au temps que l’on célèbre à Pessa’h. Un exemple – d’une efficacité absolue – illustre cet affranchissement de la dictature du temps. On sait que l’année solaire – réalité cosmologique correspondant au temps d’une révolution de la Terre autour du soleil – est divisée en 12 mois qui sont une fiction commode pour la société, car ils ne correspondent pas à une réalité cosmologique. L’année lunaire est, elle aussi, une fiction créée par commodité par la société, et divisée en 12 mois lunaires, qui, eux, traduisent une réalité cosmologique, l’intervalle entre deux nouvelles apparitions de la lune. Les saisons, elles, sont liées au calendrier solaire. La fête de Pessa’h doit être au printemps ; donc, comme l’année lunaire est plus courte de 11 jours que l’année solaire, il faut, tous les 2 ou 3 ans, ajouter un mois de 30 jours pour que les fêtes restent fixes, même dans l’année solaire. L’année dans laquelle ce mois intercalaire est ajouté dans un cycle de 19 ans (année 3-6-8-11-14-17-19) s’appelle année embolismique. Pour que Pessa’h reste au printemps, il faut donc « libérer » le calendrier, car ainsi le calendrier hébraïque est le seul à être mixte, tenant compte à la fois du cycle du soleil (comme dans l’année civile) et du cycle de la lune (comme dans l’Islam, où les fêtes sont mobiles). N’y a-t-il pas ici une libération de temps, un refus de se soumettre à la dictature du temps ?

Dans la langue hébraïque, deux vocables traduisent aussi cette volonté d’exprimer différemment le rapport du temps à l’individu : ces deux mots sont le terme « pokad » (qui traduit une idée de souvenir, d’ordre imposé, de compte) et le terme « zakhor » ( qui exprime une idée générale de souvenir). L’idée d’évoquer un autre moment passé (ou éventuellement futur) du temps est commune à ces deux vocables. Il importe de comprendre cette double signification, et la différence entre ces deux mots, employés tous les deux dans la Torah, mais avec une nuance autre. Le terme « Zakhor » exprime un souvenir précis non lié nécessairement à un moment quelconque. C’est l’expression employée avant la fin du déluge : « D. se souvint de Noa’h et de tous les animaux vivants qui étaient avec lui dans l’arche » (Beréchit 8, 1). Ainsi, est-il écrit que « l’Eternel se souvient des mérites des patriarches » (Prière) et ailleurs dans la Torah : « Je Me souviendrai de Mon alliance avec Yaacov, et aussi de Mon alliance avec Its’hak, et aussi de Mon alliance avec Avraham… » (Vayikra 26, 42). Ce terme implique aussi bien l’actualisation du passé, que la pénétration de l’avenir dans le présent, en évoquant le devenir messianique dont nous ne cessons d’espérer l’avènement. Le Rav Dessler Zatsal écrit dans le « Mikhtav MéEliahou » qu’il y a un temps spécial pour les événements, et ce sont les événements qui doivent se situer à cette date, propice à l’évènement. Pour ainsi dire, on pourrait exprimer cela en disant que ce n’est pas le temps qui passe sur les humains, mais c’est l’humain qui inscrit son action dans le temps. Cela est illustré lors de la visite des anges chez Avraham, pour annoncer la naissance de Its’hak. Rachi explique que ce jour-là était Pessa’h, alors qu’il n’y avait certes pas encore de Sortie d’Egypte ! Les dates existent avant les faits, et l’action de l’homme, l’évènement humain, vient s’inscrire dans les dates propices. Ce n’est pas le temps qui se déroule, mais la créature insère son acte libre dans le temps, et fait surgir l’évènement dans le temps.

Le second vocable, « pokad », lui, traduit plusieurs concepts toujours liés à l’idée de souvenir. Ce terme donne une puissance intérieure au « souvenir » : c’est d’abord libérer une action passée pour qu’elle se produise (« L’Eternel s’est souvenu de Sarah – Beréchit 21, 1). Yossef donne le terme de « Pokad » comme terme symbolique de la libération d’Israël (Chemot 13, 19). Mais le même terme sera utilisé, après les 13 Attributs de Miséricorde, pour rappeler que le Tout-Puissant « se souvient des péchés des pères… » (Chemot 34, 7). C’est encor le même vocable qui exprime les « comptes » des enfants d’Israël (comme dans Chemot 30, 12). Ce terme s’applique également aux ordres donnés, aux injonctions faites aux enfants d’Israël (par exemple dans Bamidbar 4, 16 où il est question des objets qu’Eléazar était chargé de garder). En réalité, on l’a relevé plus haut, ce terme implique une importance dans le rôle attaché à cette fonction.

Si nous tentons d’éclaircir ce lien entre ces deux termes, et en particulier leur rapport avec l’Infini, un paradoxe apparaît : peut-il y avoir un souvenir chez Celui pour Qui le présent, le passé et le futur n’existent pas, puisqu’Il est au-delà du temps ? Mais c’est dans ce paradoxe que le monde créé surgit et que la créature apparaît. Le temps, la durée semble s’imposer à l’homme, le limiter, mais c’est précisément cette libération du temps qui fait la particularité d’Israël, depuis la Sortie d’Egypte. La Torah, message de la transcendance, transmet au peuple qui en est le dépositaire cette qualité : ne pas se soumettre au temps, se libérer de son joug. Dans les deux vocables envisagés, la relation avec l’Infini peut varier : de « zakhor » à « pokad », l’Infini, la « hachga’hah » ne cesse jamais de s’exprimer dans le monde. La scène du Sinaï, la Création, sont des étapes vers le salut. Ces étapes peuvent être clairement annoncées – c’est la Révélation prophétique, elles peuvent être obscures et difficiles à saisir (selon le mot « olam » qui traduit le mystère), et ce sont ces étapes qui sont traduites par les deux vocables présentés ici. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’ « Il ne dort, ni ne sommeille, le Gardien d’Israël » (Psaumes – Tehillim 121, 4). L’homme change. Il ne sait pas toujours utiliser sa liberté, mais il doit comprendre que le souvenir (« zakhor ») comme l’évocation personnelle (« pakod ») n’ont qu’un but : lui permettre de découvrir que l’Histoire, avec ses détours, n’est pas le fruit du hasard, mais dépend, en fonction de la conduite de l’être créé, du Créateur de l’univers. (C’est pour cette raison que Pessa’h – fête de la libération – doit toujours avoir lieu au printemps – début de la floraison, comme on l’a précisé précédemment.) C’est cela l’essence de notre foi, c’est notre espoir et la source de notre bonheur ! C’est le but de la fête de Pessa’h : libérer le peuple d’Israël de la servitude, cesser d’être les esclaves des hommes et d’être soumis au joug du temps, pour n’être que les serviteurs du Tout-Puissant, le Maître de la Création.