« Jamais dans l’histoire des conflits, tant de gens n’ont dû autant à si peu. » (Winston Churchill)

Le 30 juin 1940, le bras droit d’Hitler, le Général Alfred Jodl, écrivit : « La victoire finale de l’Allemagne sur l’Angleterre n’est à présent plus qu’une question de temps. »

À la fin du mois de mai 1940, les Allemands avaient envahi la Belgique, les Pays-Bas et le Nord de la France. La Russie n’entrerait en guerre contre l’Allemagne qu’en juin 1941, et les États-Unis n’interviendraient dans le conflit qu’au mois de décembre de cette année-là. L’Angleterre se retrouvait donc isolée et sans recours.

Dans le cadre de son plan d’invasion de l’Angleterre, l’Allemagne mit en place l’opération « Lion de Mer », consistant à gagner tout d’abord une supériorité aérienne sur les Anglais. Moins de trois semaines après la défaite de la France, Field Marshall Hermann Goering, le chef de la Luftwaffe, ordonna à ses troupes d’entraîner la RAF (Royal Air Force) dans la bataille et de l’anéantir. Goering était certain de l’issue du combat, car les forces aériennes allemandes, composées de 1 300 bombardiers, 760 avions de combat et 300 bombardiers en piqué, étaient presque quatre fois supérieures en nombre à celles des Anglais.

Les Anglais disposaient néanmoins d’un atout de taille. Ils venaient en effet de mettre au point une invention technologique toute récente : le radar.[1] Dès qu’une escadrille d’avions allemands décollait de sa base en Europe de l’Ouest, elle était immédiatement repérée par les écrans radars anglais qui calculaient sa trajectoire avec précision. Cette nouvelle technique militaire décontenança les Allemands, qui avaient un retard considérable sur les Anglais dans le développement et l’utilisation de ce dispositif électronique.

Cependant, même munis de leur système radar, les Anglais eurent du mal à faire face à l’agression allemande. Des vagues incessantes de bombardiers et d’avions de combat nazis, ayant généralement une épaisseur de trois niveaux, pilonnèrent sans relâche des convois dans la Manche, bombardèrent les aérodromes et les principales stations radars au sol, dans le but de porter un coup fatal à la RAF. Les pilotes anglais résistèrent courageusement, mais dès la mi-août, la Luftwaffe intensifia ses attaques en bombardant les cibles les plus stratégiques d’Angleterre. Assez rapidement, la RAF fut à bout de souffle et les pilotes commencèrent à manquer.[2] Les Anglais formèrent alors au combat leurs jeunes âgés de 18 ans, et les envoyaient sur le front au bout d’une période d’entraînement de dix heures, ce qui était largement insuffisant. Bon nombre de ces jeunes pilotes moururent avant d’avoir appris à se battre. Au fur et à mesure que le mois d’août avançait, Goering était de plus en plus confiant. Il assura à Hitler que pour mener à bien l’opération « Lion de Mer », il suffisait de quelques jours supplémentaires d’attaques intensives contre la RAF.

  • Le « coup du sort » 

C’est alors que juste au moment où la situation semblait la plus désespérée, un « coup du sort » bouleversa le cours de la bataille – et de l’Histoire.

Les ordres de la Luftwaffe étaient très clairs : les avions devaient détruire les bases et les arsenaux militaires de l’Angleterre, mais en aucun cas bombarder Londres par crainte de représailles sur les villes allemandes. Or, dans la nuit du 24 août, une escadrille de bombardiers s’égara. Ignorant qu’ils survolaient Londres, ils lâchèrent leurs bombes, faisant exploser des habitations et tuant des civils. En guise de représailles, les Anglais scandalisés envoyèrent dès le lendemain soir une escadrille de bombardiers sur Berlin.

Cette nuit-là, seule la moitié des quatre-vingt-un bombardiers de la RAF atteignirent leur cible, et aucun Berlinois ne fut tué. Cependant, ce raid eut un effet psychologique dévastateur sur les Allemands. En effet, Goering avait solennellement promis à son peuple qu’au grand jamais Berlin ne serait la proie des bombes.[3] Or voilà que l’inconcevable s’était produit. La capitale allemande avait bel et bien été attaquée. Bien que furieux, Hitler ne riposta pas immédiatement. Mais lorsque les bombardiers de la RAF eurent frappé Berlin à quatre reprises supplémentaires, il opta pour une nouvelle stratégie.[4] Plutôt que de continuer à pilonner des cibles militaires, il allait s’en prendre aux civils. Le 4 septembre, il annonça son plan aux Allemands : « À chaque fois que la British Air Force lancera deux ou trois mille kilos de bombes, vociféra le commandant militaire nazi avec force gesticulations, nous leur enverrons la nuit même 150, 230, 300 ou 400 000 kilos de bombes […] Et s’ils intensifient leurs attaques sur nos villes, nous raserons les leurs ! »

Ce discours fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements. Mais cette décision lui coûta la Bataille d’Angleterre, et finalement, la guerre.

Le bombardement de l’Angleterre débuta le 7 septembre. La Luftwaffe déploya plus de mille avions (625 bombardiers et 648 avions de combat) au-dessus de Londres. Ils survolèrent la Tamise en lâchant leurs explosifs. Des centaines de personnes furent tuées, des milliers d’autres blessées et des dizaines de milliers de civils se retrouvèrent sans-abri.[5] Des quartiers entiers de la capitale anglaise furent la proie des flammes. L’assaut se poursuivit pendant cinquante-sept terribles nuits consécutives, avec en moyenne deux cents bombes envoyées par raid.[6]

Malgré la situation, les Anglais gardèrent un sang-froid admirable. Plus Londres brûlait, plus ils se montraient résolus. Des familles et des quartiers tout entiers se mirent à l’abri dans les souterrains de métros, se blottissant sur des lits de camp et faisant face courageusement à l’adversité. Ces images firent la une des journaux et de l’actualité, et contribuèrent à créer la légende de « La Bataille d’Angleterre ».[7]

Cependant, malgré la grande terreur occasionnée par le massacre des civils, et malgré la destruction des quais, des chemins de fer et des usines, cette nouvelle stratégie allemande octroya involontairement à la RAF un répit salutaire. En effet, pendant que la Luftwaffe concentrait ses attaques sur Londres et sur ses citoyens, la RAF put combler les trous sur ses aérodromes, réparer son équipement, reconnecter les systèmes de communication et reprendre son souffle. Par ailleurs, les usines aéronautiques anglaises purent continuer leur production.[8] L’offensive lancée contre les civils anglais apaisa la fureur des nazis, mais ruina leurs chances de remporter la Bataille d’Angleterre[9], et rétrospectivement, la guerre elle-même. Cette erreur stratégique leur fut fatale. [10]

  • Le Maître du jeu d’échecs

Des épisodes qui bouleversèrent le cours de la guerre, comme celui où les avions de guerre nazis bombardèrent Londres par erreur, sont généralement considérés par les historiens laïques comme relevant du « pur hasard ». D’après la perspective de la Torah, au contraire, c’est la Main de Hachem Qui bouge les « pions » sur « l’échiquier », et non la lecture de cartes aériennes et l’interprétation d’écrans de contrôle.

Ce principe est illustré à merveille par un épisode de la Parachat Béchala’h. Le début de cette Paracha décrit la manière dont Hachem piégea les soldats égyptiens en les entraînant dans le Yam Souf. Lors de cet épisode, Hachem demanda à Moché d’ordonner au peuple de rester en retrait, afin de laisser la Main Divine accomplir le miracle.

Puis, la fin de la Paracha évoque la guerre contre 'Amalek. Il s’agit cette fois-ci d’une guerre « naturelle », non miraculeuse, menée avec des soldats et des épées. Cependant, suite à cette bataille, Moché érigea un autel qu’il nomma « Hachem est ma bannière » (Chémot 17:15).

Rachi explique que Moché a agi ainsi pour éviter que les Bné Israël ne s’approprient la victoire au lieu de l’attribuer à la Main de Hachem. La Paracha conclut (verset 16) : « Hachem sera à tout jamais en guerre contre 'Amalek. » Le Ktav Sofer commente : « Imprégnez-vous de cette loi pour toujours : lorsque le peuple juif remporte la victoire par l’épée, ce n’est pas grâce à sa propre force. "Hachem est notre bannière." C’est Lui Qui nous donne la victoire. »[11]

La symétrie parfaite entre ces deux guerres d’aspects si différents, illustre la perspective de la Torah sur les conflits armés. De manière ouvertement miraculeuse ou bien silencieusement et en coulisses, la « Main de Hachem » est à l’œuvre, et conduit le roi, ses conseillers, les soldats[12] et le peuple là où Il veut.

La Bataille d’Angleterre est un merveilleux exemple contemporain de l’enseignement du Roi Salomon : « Le cœur d’un roi est dans la Main de D.ieu ; Il le mène là où bon Lui semble. »

Le roi est par définition l’homme le plus puissant de son pays. Personne ne lui dicte ses décisions. Il dirige les généraux, les ministres, les conseillers et les politiciens. Pourtant, comme l’a dit le plus sage des hommes, qui lui-même était roi : « Le cœur d’un roi est dans la Main de D.ieu. » Même lorsque le roi pense qu’il agit de son propre fait, c’est Hachem qui dirige son cœur.  Rav Chlomo Rottenberg (Am 'Olam) compare l’emprise de Hachem sur le cœur d’un roi à un joueur d’échecs qui déplace ses pions. « Leur roi, dit-il, n’est pas vraiment un roi, leur reine n’est pas une reine et leurs cavaliers ne sont pas des cavaliers. Il existe une Main Divine qui déplace les pions à Sa guise. Leur être et leur cœur n’existent que dans Sa Main et c’est Cette Main Qui les mène à la victoire ou à la défaite. »

Les actes d’Adolf Hitler illustrent parfaitement cette métaphore. Si le Führer avait intensifié son attaque sur la RAF pendant une ou deux semaines supplémentaires, il aurait sans doute porté un coup fatal à l’Angleterre. Mais à un moment crucial, son cœur fut manipulé comme le fut celui de Pharaon : « J’endurcirai le cœur de Pharaon […] » (Chémot 14:4)

Le « Grand Maître du jeu d’échecs » déplaça sur l’échiquier le cœur du Führer, et le cours de la guerre et de l’Histoire s’en trouva définitivement bouleversé.

Article extrait du livre : « La main cachée » de Yaakov Astor aux Editions Téhila

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Notes

[1] Les Anglais bénéficiaient d’un autre avantage qui allait s’avérer décisif : les pilotes de la RAF qui avaient sauté en parachute pouvaient être de retour à leurs aérodromes en quelques heures. Les pilotes de la Luftwaffe, en revanche, se noyaient dans la Manche ou étaient capturés.

[2] L’Angleterre avait beau être dévastée, les avions anglais étaient plus rapidement remplacés que ceux des Allemands. « En 1940, les usines aéronautiques anglaises, qui représentaient l’une des cibles de choix des bombardiers de la Luftwaffe, avaient une production supérieure à celle des Allemands, avec 9 924 avions anglais pour 8 070 avions allemands. » (Le troisième Reich : des origines à la chute de William Shirer). Mais la difficulté majeure consistait à remplacer les pilotes. Par chance, la RAF, après quelques réticences, enrôla des pilotes d’autres nationalités, dont des Australiens, des Sud-Africains, des Néo-Zélandais et des Canadiens, ainsi que des escadrilles tchèques et polonaises. Des membres des Forces Françaises Libres, des Belges et quelques pilotes américains rejoignirent également les rangs de la RAF.

[3] Un traducteur présent au procès du Nuremberg entendit les termes exacts employés par Goering à l’époque : « Si les avions Alliés bombardent Berlin, vous pourrez m’appeler Meyer. »

[4] « Durant la nuit du 28 au 29 août, la RAF effectua des frappes plus intensives, et pour la première fois, tua des Allemands au cœur de la capitale du Reich. Les chiffres officiels rapportent que dix personnes furent tuées et vingt-neuf autres blessées. Les dirigeants nazis furent indignés. Goebbels, qui avait enjoint à la presse de ne publier que quelques lignes sur la première attaque, donna alors l’instruction de condamner haut et fort la « brutalité des pilotes anglais bombardant des femmes et des enfants berlinois sans défense ». La plupart des quotidiens de la capitale titrèrent : LA LÂCHE ATTAQUE DES ANGLAIS. Deux nuits plus tard, après le troisième raid, les journaux titraient : DES PIRATES DE L’AIR ANGLAIS FONÇENT SUR BERLIN ! » (Le troisième Reich : des origines à la chute de William Shirer).

[5] « 842 personnes furent tuées et 2 347 autres furent blessées […] au cours de ces deux premières nuits, et de vastes dégâts furent occasionnés sur toute l’étendue de la ville  […] (Le troisième Reich : des origines à la chute de William Shirer).

[6] Plus de 23 000 civils anglais perdirent la vie au cours des raids de 1940, et plus de 32 000 furent blessés. L’un des plus grands raids eut lieu le 29 décembre 1940, au cours duquel périrent presque 3 000 civils.

[7] Winston Churchill nomma lui-même cette bataille, lors d’un discours qu’il prononça à la Chambre des Communes après la défaite de la France : « Ce que le Général Weygand a appelé « la Bataille de France » est achevée. Je m’attends à ce que débute la "Bataille d’Angleterre". »

[8] « D’après l’analyse des données de l’après-guerre, la RAF perdit 1 023 avions de combat entre juillet et septembre, alors qu’à cette période, les pertes de la Luftwaffe s’élevaient à 1 887, dont 873 avions de combat. Les Allemands perdirent tant de bombardiers au-dessus de l’Angleterre qu’ils ne parvinrent jamais à compenser toutes leurs pertes. Comme les données confidentielles allemandes l’indiquent clairement, la Luftwaffe ne se remit jamais entièrement du coup porté par l’Angleterre durant l’été et l’automne 1940. » (Le troisième Reich : des origines à la chute de William Shirer).

[9] Le 15 septembre est célébré en Angleterre comme « Le Jour de la Bataille d’Angleterre », afin de commémorer les batailles décisives menées au-dessus de Londres. Après le 15 septembre, l’offensive aérienne allemande continua de manière moins intensive, jusqu’au début de l’invasion de la Russie par les Allemands en juin 1941.

[10] La victoire de la Bataille d’Angleterre fut autant psychologique que militaire. Tout en mettant un terme à une série de défaites, elle raffermit le moral des ennemis du nazisme. Cette victoire signa en effet le premier échec de la machine de guerre hitlérienne et marqua également un tournant dans l’opinion publique américaine, à un moment où de nombreux Américains considéraient l’Angleterre comme condamnée.

[11] Passage extrait de « La voix de la Torah », du Rav Élie Munk.

[12] Le cas du pilote nazi qui en s’égarant allait indirectement provoquer la défaite de son peuple, prend toute sa dimension lorsqu’on le met en perspective avec un deuxième épisode étrangement similaire. Quelques mois plus tard, en effet, un pilote américain se perdit lui aussi, découvrant ainsi « par hasard » la flotte japonaise cachée, ce qui permit aux Américains de remporter la Bataille décisive de Midway ; voir le prochain chapitre.