Question : « Je traverse de nombreuses épreuves dans ma vie. Arrivé à un certain stade, j’ai le sentiment de me retrouver face à un mur infranchissable. Je parviens à peine à surmonter une difficulté qu’une autre apparaît immédiatement et cela m’est extrêmement difficile à vivre. J’espère ne pas finir par tomber en dépression… »
Réponse du Rav Boyer :
La paracha de Dévarim commence par les mots : « Voici les paroles ». Si l’on y réfléchit, on remarque que la paracha précédente commence elle aussi de manière semblable : « Voici les voyages des enfants d’Israël ». Que signifie cette ouverture ? Dans la paracha de Massé, la Torah vient résumer les voyages des enfants d’Israël dans le désert. Dans notre paracha, Moché Rabbénou vient résumer tout ce que les enfants d’Israël ont traversé auparavant, comme on le sait : le livre de Dévarim est appelé « Michné Torah », la répétition de la Torah. À première vue, il faut comprendre : pourquoi est-il nécessaire de résumer ? Pourquoi faut-il revenir sur l’ordre des voyages ? Tout le monde sait pourtant où ils sont allés. De même, pourquoi faut-il répéter encore une fois tout ce qu’ont vécu les enfants d’Israël ? Tout cela est déjà écrit, et chacun connaît l’histoire. Quel est donc le but de ce résumé ? En quoi aide-t-il précisément l’homme ?
La réponse dépend du regard que l’homme porte sur les choses. Lorsque l’homme traverse des événements dans sa vie, deux regards s’offrent à lui : un regard ponctuel et un regard global.
Lorsqu’il regarde les choses de manière ponctuelle, il vit en réalité la souffrance, et cette souffrance l’empêche d’avancer. Il ne peut alors arriver nulle part, et il se décourage. À ses yeux, sa vie n’a aucun sens. La difficulté n’a pas de sens, l’épreuve non plus. Il se bat, encore et encore, et cela ne se termine jamais. Mais le regard global fait sortir l’homme de cette vision ponctuelle. Il lui montre que, certes, il affronte des difficultés, mais qu’après l’épreuve, il n’est déjà plus le même homme. L’épreuve l’a renforcé. Il a pu la traverser, et il ne s’est pas brisé. Ce regard donne un sens à l’homme. Il comprend que l’épreuve n’a pas été vaine. C’est exactement comme un diamant que l’on taille de tous les côtés. À première vue, on pourrait croire qu’on lui enlève de nombreuses parties, et qu’il y a là une perte. Mais en réalité, plus on le taille, plus il devient pur, et plus sa valeur augmente. L’homme doit comprendre que ce ne sont pas seulement ses réussites dans la vie qui l’élèvent et lui donnent de la valeur. Tout ce qu’il traverse et affronte dans sa vie lui donne également sa véritable valeur.
Beaucoup de personnes arrivent à un âge avancé et regardent leur vie en arrière. Elles ne peuvent pas toujours mettre à leur crédit de grandes réalisations. Mais elles voient : « Voici mes voyages. » Elles commencent à se souvenir de tout ce qu’elles ont traversé dans leur vie, de toutes les difficultés et de toutes les épreuves. Alors, elles comprennent que si elles ont réussi à tenir bon, c’est qu’elles ont accompli énormément dans leur vie. Et ce regard leur donne un sens très profond. C’est ce que la Torah vient nous enseigner à travers le résumé des voyages : « Voici les voyages des enfants d’Israël. » Il est vrai qu’il y eut des voyages plus agréables et aussi des voyages difficiles. Mais au bout du compte, les enfants d’Israël doivent regarder tout ce qu’ils ont traversé et voir comment ils ont réussi à affronter et à parcourir tout ce grand voyage. De la même manière, Moché Rabbénou vient lui aussi résumer : « Voici les paroles. » Vous devez comprendre qu’il y eut des événements de toutes sortes : certains meilleurs, d’autres moins. Mais au final, regardez où vous êtes arrivés. Vous avez eu le mérite de devenir le peuple élu et malgré toutes les difficultés, vous êtes parvenus au terme du chemin, avec un lien particulier avec Hachem.
Dans la partie frontale du cerveau, il existe une capacité qui permet à l’homme, d’une certaine manière, de sortir de lui-même et de se regarder d’en haut, avec un regard extérieur. Cette capacité aide l’homme à voir toutes les facettes de ce qu’il est, y compris les côtés un peu problématiques. Mais elle lui permet aussi de se juger autrement. Rabbi Na’hman de Breslev enseigne que l’homme doit trouver en lui-même des points positifs. Il est encore rapporté dans les livres saints que, même si l’homme a de nombreux problèmes et de nombreuses difficultés, il doit finalement regarder l’ensemble, le bilan global de tout ce qu’il vit. Ces choses sont vraies dans tous les domaines de la vie.
Par exemple, dans le domaine des chiddoukhim, on entend telle chose et telle autre, mais ce qui compte, c’est le bilan final. En fin de compte, on voit souvent que, certes, il y a des manques, mais qu’il y a aussi beaucoup de qualités. Il existe des personnes chez qui cette capacité n’est pas développée. Elles n’ont pas la faculté de se regarder de l’extérieur. Il leur est très difficile de sortir d’elles-mêmes et de voir les choses d’un regard plus élevé, et cela rend leur vie très difficile. Mais la Torah dit : « Voici les voyages », « Voici les paroles ».
La paracha de Dévarim est toujours lue le Chabbath qui précède Ticha Béav. Ce Chabbath est appelé Chabbath ‘Hazon, du nom de la prophétie qui traite de l’état spirituel difficile ayant conduit à la destruction du Beth Hamikdach.
Lorsque l’on réfléchit, on voit qu’en apparence, c’est précisément le manque de recul qui a conduit à toute cette situation douloureuse de « pleurs pour les générations », et qui les a empêchés d’entrer, D.ieu préserve, en terre d’Israël. Ils avaient pourtant traversé tant d’événements dans le désert. Et voilà qu’à la fin, les explorateurs sont venus dire : « Des villes fortifiées, grandes jusqu’au ciel. » Au lieu de s’arrêter et de réfléchir, ils se sont simplement assis par terre et se sont mis à pleurer. Cela signifie qu’ils sont tombés dans un regard ponctuel. S’ils avaient été capables de sortir un peu d’eux-mêmes et de voir l’image globale, ils auraient compris que, certes, ils avaient été en exil en Égypte, mais qu’Hachem les en avait fait sortir, qu’Il avait fendu la mer pour eux, qu’Il leur avait donné la manne, les cailles, le puits, et qu’Il leur avait donné la Torah. Il est vrai qu’il y eut aussi des difficultés en chemin. Il est vrai qu’en apparence, il y avait ici un problème avec des villes fortifiées et des hommes géants. Mais dans l’ensemble, on voyait qu’ils avaient toujours reçu l’aide d’Hachem, comme il est dit : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigles »(Chemot 19, 4). Mais puisqu’ils ne parvinrent pas à sortir d’eux-mêmes et à regarder la situation dans son ensemble, ils ne virent que cette grande montagne dressée devant eux. Ils s’assirent par terre et se mirent à pleurer.C’est cela qui les empêcha d’entrer en terre d’Israël, et c’est de là que découla, pour les générations, la destruction du Temple.
La sinat ‘hinam, la haine gratuite, à cause de laquelle le Beth Hamikdach fut détruit, provient elle aussi d’un regard ponctuel et limité. Il arrive qu’une personne ne s’entende pas très bien avec certaines personnes. Mais elle doit faire très attention à ne pas les disqualifier et à ne pas les haïr gratuitement. Elle doit au contraire regarder d’en haut, avec un regard global, et voir aussi le bien qui se trouve en elles. Parfois, des enfants ont des difficultés avec leurs parents, et ils ont beaucoup de reproches. Mais ils doivent essayer de trouver aussi les bons côtés chez eux. Il en va de même pour le chalom bayit. Il faut sortir de la dispute, du désaccord ponctuel, et essayer de s’élever un peu afin de voir l’ensemble d’en haut. Lorsqu’on fait cela, lorsqu’on regarde la situation dans sa globalité, on ne se brise pas, on ne s’arrête pas, et la maison n’est pas détruite. Car on voit les choses dans leur ensemble. Mais lorsque l’on tombe dans un regard ponctuel, on ne voit que le mal et la crise. Les disputes éclatent, et finalement, on arrive, D.ieu préserve, à Ticha Béav.
« Voici les paroles », « voici les voyages » : le regard est entre les mains de l’homme. Il peut élever son âme et la porter vers les hauteurs…




