La semaine dernière, j’ai eu l’occasion de repartir dans ma ville natale pour le mariage d’une cousine. Cela faisait 9 ans que je n’y avais pas mis les pieds, depuis le jour où nous avions dû déménager pour le travail de mon mari. Ma mère avait voyagé peu de temps après notre installation pour nous rendre visite, puis son état de santé ne lui avait pas permis de réitérer l’expérience. Les choses de la vie faisant, je n’avais pas vu mes parents depuis 8 ans.

Ma mère avait toujours été une femme élégante, dynamique, qui avait un sens de la répartie unique. J’aimais sa façon de remettre en place avec classe et style. Quel ne fut donc pas mon choc lorsque je la revis ce jour-là après une si grande absence ! Son visage joufflu s’était creusé, son regard pétillant s’était adouci, son allure générale s’était voûtée, sa démarche avait ralenti. Seul son sourire était demeuré, intact, intouché. On aurait dit qu’il était là pour me rassurer, pour me dire que la maman de mon enfance était toujours là, et qu’elle serait toujours là pour moi.

Alors que je la serrais fort dans mes bras, je fermais les yeux, comme pour faire revenir le passé, comme pour faire réapparaître la maman forte et protectrice que j’avais toujours connue.

A quel moment ça s’est passé ? A quel moment la maman si puissante qui était mon modèle et mon refuge, était devenue si fragile et vulnérable ? A quel moment le temps avait ravagé le seul être que je croyais intemporel et éternel ?

Aujourd’hui que je suis moi-même maman, je sais désormais tout ce qu’elle avait été et tout ce qu’elle avait fait pour moi, toutes ces choses-là qu’on ne voit pas lorsqu’on est adolescentes. Toutes ces nuits blanches passées à mon chevet lorsque j’avais de la fièvre, tous ces plats qu’elle cuisinait encore et encore jusqu’à atteindre la recette parfaite qui me ferait accepter d’y goûter, toutes ces montagnes de linge qu’elle ne se lassait jamais de laver, tous ces vêtements coûteux dont elle se privait pour pouvoir me les offrir, et toutes ces larmes, ô combien de larmes ont roulé sur ses joues, il y avait les larmes de peine, les larmes de peur, les larmes de prières, les larmes d’angoisse, mais quelles qu’elles soient, elles étaient toujours, comme elle aimait les appeler, des larmes de fierté.

Secouée par cette prise de conscience, la plus grande des évidences frappait mon visage. C’était désormais à mon tour de protéger celle qui avait passé sa vie à me protéger, c’était à mon tour d’adoucir les jours de la femme qui m’avait donné la vie.

Lorsque je montais dans ma chambre pour m’y installer, je retrouvais l’espace identique en tous points, à ce que je l’avais laissé 9 ans auparavant. Mes décorations « un peu bêtes d’adolescente fofolle » placardaient toujours mes murs, les quelques jupes que j’avais laissées étaient toujours suspendues dans mon armoire (encore un souvenir assez douloureux lorsque j’aperçus le chiffre 36 sur l’étiquette de l’une d’elles, taille que j’avais enterrée ici avec mes vieux disques). Puis, en ouvrant le tiroir de mon bureau, j’aperçus une pile de lettres que j’avais adressées à mes parents durant toutes ces années où je leur écrivais mes joies et mes peines, mes réussites et mes angoisses, et sur ces lettres étaient disposées les photos de mes enfants que j’y avais jointes, tout était soigneusement rassemblé dans une jolie boîte.

Je sentais l’émotion m’envahir et les larmes inonder mes yeux quand j’entendis la voix aimante de ma maman qui se tenait dans l’encadrement de la porte : « Je suis tellement fière de toi ma chérie, de tout ce que tu as fait, j’ai eu beau accomplir beaucoup de choses dans ma vie, mais le titre qui me procure le plus de fierté, c’est être ta maman. Et même si je ne te vois pas aussi souvent que ce que j’aimerais, tu as emporté une partie de mon cœur avec toi, là où tu vas, je suis là dans un coin de ta poitrine, tu n’es jamais seule, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent, je suis toujours à tes côtés ma petite fille, je t’observe et admire chacune de tes actions, je t’écoute et félicite chacune de tes pensées. Même si tu ne me vois ni ne m’entends, je suis là tout près de toi, je prie pour que tu réussisses et que tu ne connaisses jamais d’échec, je prie pour que tu te voies avec mes yeux, des yeux emplis de fierté et d’admiration.

Oui, tu emportes mon cœur avec toi, car c’est ça être maman, c’est accepter le fait que son propre cœur ne nous appartient plus, et qu’il voyage par-delà les frontières, là où chacun de ses enfants décide de l’emporter. » Ses mots étaient prononcés avec calme et sérénité, une douce sensation qui m’enveloppait, qui me rassurait, comme elle avait toujours fait. Ma maman était, finalement, toujours la même, car c’est là l’essence même d’un parent : être là pour son enfant.

Aujourd’hui, elle était là d’une façon différente, mais pas moins importante. Ses mains tremblaient ? Qu’à cela ne tienne, je serai ses mains. Ses jambes fléchissaient ? Sa voix se saccadait ? Sa vue se troublait ? Je serai tout ce dont elle a besoin que je sois pour elle, comme elle a toujours été ce dont j’avais besoin qu’elle soit pour moi.

Pendant mon séjour, nous partagions des moments exquis de complicité baignés d’un amour fort et réciproque. Elle avait compris que j’avais compris quel était mon rôle, quelle était ma mission désormais et alors que je lui disais au revoir en lui promettant de revenir la voir très vite, cette fois-ci accompagnée de mon mari et mes enfants, je lui chuchotai à l’oreille : « J’emporte une partie de ton cœur avec moi maman, et je te laisse une partie du mien en gage de mon amour. Merci pour tout. Je t’aime. »