« Hachem dit à Aharon : "Dans leur terre tu n’hériteras pas, et il n’y aura pas pour toi de part au milieu d’eux ; Je suis ta part et ton héritage au milieu des enfants d’Israël". » (Bamidbar 18,20)

Vers la fin de Parachat Kora’h, Hachem précise le rôle et le statut des Cohanim. D’après le sens simple du verset précité, Il dit à Aharon que les Cohanim n’auront pas de territoire, mais qu’Il sera la part d’Aharon et des Cohanim parmi les Bné Israël. Le ‘Hatam Sofer[1] souligne que normalement, plus l’individu est spirituellement élevé, plus il est détaché de ce bas monde et vit sur « une autre planète », dans un monde différent des gens « ordinaires ». Comme nous le savons, Aharon était le Cohen Gadol, la seule personne habilitée à entrer dans le Kodech Hakodachim le jour de Kippour ; il devait donc avoir le niveau spirituel le plus sublime qui soit. Par conséquent, il aurait été logique qu’il soit complètement retiré des autres. Pourtant Hachem lui accorde ici une bénédiction particulière – en dépit de son niveau tellement saint, il pourra effectuer son service « au milieu des enfants d’Israël ».

En effet, comme nous le décrit la Michna dans Pirké Avot, Aharon personnifiait la paix – il rétablissait les bonnes relations entre les gens, les aimait et les rapprochait de la Torah. Il consacrait son temps à gérer leurs disputes et grâce à son amour sincère à l’égard de ses frères, il parvenait à les inciter à faire Téchouva. Il était tellement apprécié par les Bné Israël qu’à son décès, « toute la maison d’Israël pleura »[2], chose qui n’est mentionnée pour personne, pas même pour Moché Rabbénou.

Si Aharon dut recevoir une bénédiction spéciale pour exceller dans les deux domaines – la sainteté et la proximité avec autrui – cela prouve de la difficulté de cette tâche, de manière générale. Rav Chimchon Pinkous parvint également à réaliser cet exploit. Les gens qui le connaissaient bien peuvent témoigner de son haut niveau ; il maîtrisait les secrets profonds de la Kabbale et se désintéressait totalement des plaisirs matériels. Parallèlement, il était incroyablement sociable, abordant chacun selon son niveau, sans faire cas de sa propre vertu. Son ami proche, Rav Yaacov Hillel raconte : « Les pieds de Rav Chimchon touchaient la terre et sa tête atteignait les cieux. Il était un grand kabbaliste, mais personne ne le savait. En dépit de son esprit qui voltigeait, malgré sa pureté et sa sainteté, et malgré les exigences qu’il s’était fixées pour éviter de tomber dans la faute, il savait comment aborder tout un chacun ; chaque enfant, chaque Ba'al Téchouva, chaque âme triste et solitaire à côté de qui d’autres personnes auraient eu honte de rester… Faisant fi de toutes ces considérations extérieures, Rav Chimchon voyait en chacun une âme juive, un Juif en quête d’assistance, d’encouragement et de réconfort. »

Les deux histoires suivantes, qui se déroulèrent à la même époque, montrent bien sa façon de concilier les deux domaines, apparemment contradictoires. Pendant deux ans, il étudia, toute le semaine durant, la Torah cachée et dévoilée à la Yéchiva de Rav Hillel, Ahavat Chalom. Personne ne savait où il logeait. Les membres de sa famille supposaient qu’il dormait dans une chambre de la Yéchiva et Rav Hillel pensait qu’il résidait chez une famille. Par la suite, on découvrit qu’il s’était confectionné une petite chambre d’environ 3 m², dans une cave sans fenêtre, au sous-sol de la Yéchiva, contenant uniquement un fin matelas. Son détachement de la matérialité ne s’exprimait pas seulement dans l’ameublement de sa demeure, mais également dans ses habitudes alimentaires. En revanche, cela ne fit pas de lui un homme misérable, souffrant de privation. Son fils raconte : « Cela met en évidence le "monde faux" dans lequel on vit. Que peuvent dire les gens à ton sujet ? Que tu es allé apprendre les secrets de la Torah sans bénéficier des plaisirs les plus fondamentaux de ce monde ? Que tu as dormi dans une cave sordide sans lumière ni courant d’air et que tu mangeais "au jour le jour", tantôt une poignée de bretzels, tantôt une tranche de pain, tantôt du café noir ? Tu aurais été émacié et faible, ton corps torturé et brisé. Mais rien n’est plus faux ! Tu avais bonne mine, tu étais heureux, comblé de plaisirs. Aucun endroit ne t’apporta autant de satisfaction que ton petit coin sombre dans les entrailles de la Terre. Tu es la personnification des mots de la Michna : "Achrékha Vétov Lakh – Tu es heureux et c’est bon pour toi" ! Ce bas monde est si trompeur ! »

Nonobstant sa vie basée sur la Prichout, il se montrait très empathique et faisait tout pour combler les besoins d’autrui, pour assurer son confort et son bien-être, conformément aux enseignements du Rav Israël Salanter : « La matérialité de l’autre, c’est ma spiritualité ». Un jour, deux menuisiers juifs travaillaient dur pour installer de nouveaux meubles dans la maison d’étude de la Yéchivat Ahavat Chalom. Au bout de quelques heures de labeur éreintant, une main aimante se posa sur leur épaule. En se retournant, ils virent le Rav Pinkous. Celui-ci leur avait acheté deux plats chauds et était venu les leur présenter. « Le goût de ce repas et de ce geste réconfortant, malheureusement si rare dans le milieu ouvrier, resta en eux pendant longtemps. » Quant à Rav Chimchon, il regagna sa « chambre », conformément à la maxime : « Tu mangeras du pain avec du sel, et tu dormiras à même le sol et tu peineras dans la Torah. »

La plupart d’entre nous n’aspirent pas à atteindre le niveau de Rav Pinkous, mais on peut tout de même en tirer leçon. Notre élévation spirituelle ne doit pas nous inciter à escompter la même chose des autres, qui plus est de leur imposer notre propre mode de vie. Elle ne doit pas être en contradiction avec nos relations interpersonnelles.

Puissions-nous tous mériter de trouver le juste équilibre dans ce domaine si important.

 

[1] Torat Moché, Bamidbar 18,20.

[2] Bamidbar 20,29.