À Pourim, nous sommes invités à franchir le seuil du 'Ad Délo Yada', ce point de non-savoir où les distinctions entre le compris et l’insaisissable, entre Mordékhaï et Haman, s’effacent. Ce n’est pas une invitation à la déchéance, mais à la transcendance.
Au cœur du Talmud, dans les replis d’une page consacrée à la joie du festin de Pourim, se niche une énigme qui a intrigué, voire stupéfait des générations de talmudistes. L’histoire est aussi brève qu’inexplicable : deux Sages, Rabba et Rav Zeira, célèbrent le festin ensemble. Dans l’exaltation de l’instant, Rabba se lève et "égorge" son ami. Le lendemain, par la force de ses prières, il le ramène à la vie. L’année suivante, Rabba réitère son invitation, mais Rav Zeira décline, murmurant avec une sagesse teintée d’effroi, avec peut-être une pointe d'humour : "Les miracles ne se produisent peut-être pas à chaque fois." (Méguila 7b)
Ce récit est, à première vue incompréhensible. Pour être honnête, à seconde vue voire à la troisième… aussi ! Pourtant, s’arrêter à la lettre de ce texte serait une erreur de lecture. Comme nous l’enseignent nos Maîtres, le Talmud n’est pas seulement un recueil de lois, mais une cartographie de l’invisible. Ce n’est pas une chronique de violence que nous lisons ici, mais le récit d’un événement bien plus significatif qui nous permettra de mieux comprendre la joie profonde de Pourim, un des plus beaux et puissants jours de l’année.
Le vin, miroir du secret
Pour comprendre cet instant, il nous faut d’abord saisir la nature du vin de Pourim. En hébreu, le mot "vin" (Yaïn) et le mot "secret" (Sod) partagent la même valeur numérique, 70. Le vin n’est pas seulement un voile qui embrume, mais peut être un solvant qui dissout. Il dissout l’ego, cette sentinelle rigide qui garde les portes de notre conscience. En temps normal, notre cerveau agit comme un garde du corps nécessaire : il filtre l’intensité insoutenable de la lumière divine pour nous permettre de fonctionner dans un monde de matière.
Mais une fois par an, à Pourim, nous sommes invités à franchir le seuil du 'Ad Délo Yada', ce point de non-savoir où les distinctions entre le compris et l’insaisissable, entre Mordékhaï et Haman, s’effacent. Ce n’est pas une invitation à la déchéance, mais à la transcendance. Lorsque le vin entre, les secrets de l’âme s’échappent. Pour Rabba et Rav Zeira, ce qui a jailli ce jour-là n’était pas une ivresse vulgaire, mais une clarté prophétique, une onde de choc de sagesse si pure que les voiles du corps ont commencé à se déchirer.
Pour comprendre cela un peu mieux, rappelons-nous de Nadav et Avihou qui décèdent le jour même de l’inauguration du Michkan, pour avoir, d’après Rachi, pénétré ivres dans le sanctuaire. Pourtant, Moché partage la conclusion suivante avec son frère Aharon, père silencieux malgré la perte tragique de ses enfants : "Ils sont plus grands que toi et moi." Le Or Ha’haïm Hakadoch explique que le sens profond du vin évoqué est que, par amour sans limites pour Hachem, souhaitant s’approcher de Lui, bien que Nadav et Avihou se sentaient mourir, "ils ne se sont pas retenus de s’approcher pour goûter aux délices de l’union, à la tendresse, à l’amitié, à l’affection, à l’ardent désir et à la douceur, jusqu’à ce que leur âme se dissolve en eux."
L’âme est, par nature, nostalgique de sa source. Elle est comme une flamme qui cherche désespérément à se détacher de la mèche pour se perdre dans le grand brasier divin. L’ivresse de Nadav et Avihou comme celle de Rabba et Rav Zeira, n’est pas une ivresse de vin mais une révélation absolue dans laquelle, dans un amour infini, la personne peut voir son âme aspirée par sa divine source.
Le texte talmudique précise : "Rabba se leva" (Kam Rabba). Ce mouvement n’est pas seulement physique ; c’est une ascension de la conscience. Rabba s’est élevé vers une dimension où le "je" n’existe plus, où l’âme ne perçoit plus que l’Unité absolue de D.ieu. Dans cet état, il a "égorgé" Rav Zeira. En hébreu, le terme Cha’hat peut signifier "égorger", mais il désigne aussi l’action de tirer : Ein Vécha’hat Éla Oumachakh (Houlin 30b), d’étirer ou de projeter, comme on tire une flèche vers le ciel : ‘Hets Cha'hout. (Yirmiyahou 9, 7)
Dans le cadre très particulier de la Sé’oudat Pourim, dans une étude commune des secrets de la Torah, Rabba a projeté son ami Rav Zeira dans une extase si haute qu’elle a provoqué ce que les kabbalistes nomment Klot Hanéfech : l’expiration de l’âme. C’est le syndrome de Nadav et Avihou, ces fils d’Aaron qui, consumés par un amour démesuré pour l’Infini, ont oublié de rester en vie. Ce jour-là, sous l’effet du vin des secrets, Rav Zeira a simplement cédé à cette nostalgie. Son âme a quitté son enveloppe charnelle, non par blessure, mais par pur ravissement.
La tension entre deux mondes
Si le meurtre était spirituel, pourquoi alors le ramener à la vie ? Et pourquoi Rav Zeira a-t-il refusé l’invitation l’année suivante ? C’est ici que réside la leçon fondamentale de notre existence. Bien que l’âme aspire à l’Infini, D.ieu désire que nous demeurions dans le fini. Le but de la Création n’est pas que nous nous évaporions dans les cieux, mais que nous fassions descendre le ciel sur la terre.
Le miracle de Rabba ne fut pas seulement de faire revenir l’âme de son ami, mais de la convaincre que ce monde de matière valait la peine d’être habité à nouveau. C’est un voyage douloureux : quitter la douceur de l’unité pour la rudesse de la fragmentation. Rav Zeira, en déclinant l’invitation l’année suivante, nous rappelle notre propre fragilité. Il nous dit : "Je ne suis pas certain d’avoir la force de redescendre une seconde fois."
L’inspiration de Pourim
Cet enseignement nous invite à regarder Pourim avec un œil nouveau. Ce n’est pas un carnaval de l’oubli, mais une fête de la mémoire profonde. C’est le moment où nous nous autorisons, l’espace d’un instant, à briser la cage de notre ego pour nous attacher totalement à Hachem. C’est le moment où nous recevons à nouveau la Torah, mais, cette fois-ci, dans la joie et avec un immense plaisir.
Nous passons l’année entière à construire nos identités, à polir nos "je", à sécuriser nos existences. Pourim vient nous dire que, derrière ces masques, se cache une vérité plus vaste. En nous invitant à l’ivresse du 'Ad Délo Yada', la Torah nous invite surtout à ressentir l’amour infini d’Hachem à chaque instant, et le plaisir intense de l’étude de la Torah, au point d’oublier notre propre existence, comme si nous vivions dans le monde à venir. Elle nous demande de toucher ce point de lumière où le corps et l’âme ne sont plus séparés l’un de l’autre, mais où même le corps sait ressentir une joie métaphysique.
Pourim est le meilleur moment pour appliquer les merveilleuses paroles de Rabbi Avraham de Sokhatchov, dans son introduction au ‘Iglé Tal, où il expose la profonde erreur de ceux qui soutiennent à tort que l’étude joyeuse et savoureuse de la Torah, qui inclut innovation et plaisir personnel, est moins pure, Lichma, que l’étude austère accomplie uniquement par devoir de Mitsva. Il conclut alors, dans une phrase mémorable : "Bien au contraire, telle est précisément l’essence même de la Mitsva d’étudier la Torah : être joyeux, empli d’allégresse dans son étude, car alors les paroles de Torah se fondent dans son sang. Dès lors qu’il prend plaisir aux paroles de Torah, il devient intimement uni à la Torah…"
Et c’est là toute la beauté de la joie de Pourim : savourer avec plaisir l’étude de la Torah, dans une découverte sans cesse renouvelée…






