La fin de la Parachat Balak décrit l’incident de Ba'al Péor lors duquel certains membres du peuple juif furent attirés par des relations inappropriées avec les femmes de Midyan et qui finirent par pratiquer l’idolâtrie. Zimri, l’un des dirigeants de la tribu de Chim'on, commit un acte particulièrement grave et terriblement effronté avec Kozbi, une princesse midyanite. En réaction, Pin’has, un petit-fils d’Aharon, prit une lance et tua les deux coupables. La Parachat Pin’has commence par la conclusion de cette histoire, où Pin’has est loué pour son zèle, et reçoit, en guise de récompense, la promesse que lui et ses descendants seront Cohanim, pour l’éternité.

Pin’has était un petit-fils d’Aharon, le Cohen Gadol, mais à cette époque, il n’était pas Cohen. En effet, la Kéhouna ne fut donnée qu’à Aharon, à ses enfants déjà nés à cette époque, et à leurs descendants futurs. Cependant, tous les petits-fils qui étaient déjà en vie à cette époque n’étaient pas inclus – et Pin’has en faisait partie.

Néanmoins, en récompense pour cet acte zélé, Pin’has fut nommé Cohen.
Le Chem Michmouel estime qu’il y a certainement une raison profonde expliquant pourquoi Pin’has qui n’était pas Cohen le devint grâce à l’incident de Baal Péor[1]. Le Arizal[2] enseigne que Pin’has trouve ses racines spirituelles en Kaïn, le fils d’Adam et ’Hava, qui avait tué son frère, Hevel. Ainsi, Pin’has avait les tendances meurtrières de Kaïn profondément ancrées en lui et était donc intrinsèquement inapte à la Kéhouna, tant qu’il n’avait pas purifié cette faute, présente dans son essence. Il y parvint en tuant Zimri.

Pour comprendre cette idée, le Chem Michmouel analyse le défaut de Kaïn qui le poussa à commettre cet acte odieux de tuer son frère, et la façon dont Pin’has, dans son acte de zèle, rectifia ce défaut.

Le prénom Kaïn est lié au mot Kinyan (acquisition), comme le raconte le verset : « Elle conçut et donna naissance à Kaïn, et elle dit : "J’ai acquis un homme de D.ieu." »[3] Nous savons que le nom d’une personne indique sa véritable nature. Le Chem Michmouel explique que Kaïn se considérait comme un personnage important, noble, riche – une sorte d’ « acquisition ». Cette faute apparemment mineure fut à l’origine de tout le mal qu’il engendra par la suite, car il se croyait très important, au point de se placer au-dessus d’Hachem.

Cela ne se manifesta pas seulement dans le meurtre de son frère. Nos Sages enseignent que « La jumelle de Hevel était la plus belle des femmes, et Kaïn la désirait dans son cœur. » Il se dit : « Je tuerai Hevel, mon frère, et je prendrai sa jumelle... »[4] Ainsi, le désir de Kaïn pour quelque chose qui « appartenait » à quelqu’un d’autre fut le catalyseur de son déclin.

D’autres sources de la Torah montrent que la vénération de Kaïn pour sa propre personne le conduisit à l’idolâtrie et au déni de la direction et de la Providence d’Hachem sur le monde. L’arrogance et le sentiment d’importance qui caractérisaient tant Kaïn le menèrent aux pires péchés.

Le Chem Michmouel ajoute que chaque défaut a une contrepartie positive, qui est productive. Dans le cas de l’arrogance de Kaïn, la version positive est un sens profond de la valeur humaine et de ce qu’une personne peut accomplir si elle s’en soucie suffisamment. À propos du roi Yéhochafat, le prophète écrit : « Son cœur s’éleva dans les voies de Dieu. »[5] Cela signifie que, bien que le Roi se voyait effectivement comme une personne de grande valeur, il dirigea ce sentiment vers le service divin.
Dans le même esprit, les Sages enseignent : « Chaque individu doit dire : " Le monde a été créé pour moi." »[6]

Le Chem Michmouel affirme : « La capacité de dire cette phrase, et de la ressentir véritablement, provient du bon côté du trait de caractère de Kaïn. Nous devons nous considérer comme importants et dignes, et savoir que notre contribution au monde a une valeur primordiale. Cela explique la véritable intention derrière l’exclamation de ’Hava lorsque Kaïn naquit : "J’ai acquis un homme de D.ieu." Il devait être un homme avec une estime personnelle, une personne qui connaissait sa propre valeur. Mais cela devait être utilisé pour Hachem et non pour l’autoglorification. Malheureusement, Kaïn lui-même abusa de ses pouvoirs, devenant ainsi un pécheur égocentrique. »
Le Chem Michmouel ajoute que, comme susmentionné, Pin’has était doté de la même racine spirituelle que Kaïn, et donc du même sentiment d’importance personnelle. Sa mission consistait à utiliser le trait de caractère de Kaïn, non pas comme son ancêtre, mais de manière productive et dans le cadre de la Torah. Lorsque Pin’has vit la profanation du Nom divin perpétrée par Zimri et Kozbi, sa « valeur personnelle » ne put tolérer leurs actions, et il agit en conséquence. À cet instant, il prouva qu’il avait surmonté sa tendance « Kaïn » et l’avait redirigée vers de bons objectifs.

Quand Pin’has ressentit qu’il ne pouvait tolérer la faute de Zimri et Kozbi, sa personnalité s’exprima. En effet, aucun autre membre de la nation ne fut motivé à agir contre eux pour sanctionner leur erreur. Mais comme Pin’has avait une très forte estime personnelle, il se sentit personnellement offensé par leurs actions. Il dirigea ces sentiments vers le zèle pour Hachem et agit donc seul pour les punir. Lui, tout comme Yéhochafat, « éleva son cœur dans les voies d’Hachem. »

Notons que Pin’has ne réagit pas à un commandement divin, mais prit cette initiative tout seul. C’était une autre preuve de l’authenticité de son zèle et de son orientation vers Hachem, car aucun membre du peuple juif, pas même Hachem Lui-même, n’aurait pu l’obliger à agir. Lorsqu’il le fit, il manifesta un engagement personnel profond pour l’honneur d’Hachem dans le monde. De cette manière, Pin’has rectifia la tendance négative qui dormait en lui et fut récompensé en devenant Cohen.

Le développement du Chem Michmouel sur les failles de Kaïn et leur rectification par Pin’has nous enseigne une leçon importante. L’arrogance et la haute estime de soi sont des traits de caractère terribles lorsqu’ils sont utilisés de manière incorrecte, et peuvent mener une personne jusqu’à l’abîme. Cependant, le fait d’utiliser ses fortes émotions de douleur lorsque des injustices se produisent peut inciter une personne à accomplir de grandes choses. En effet, beaucoup des grands bâtisseurs de Klal Israël réalisèrent des choses incroyables à cause de leur peine face à la douleur d’Hachem. Prenons l’exemple de Rav Noa’h Weinberg : il bouillonnait de colère en constatant que la grande majorité des Juifs ne savaient rien de leur héritage. Il utilisa ces sentiments forts pour se motiver lui-même et motiver les autres à provoquer des changements fantastiques au sein du peuple juif.

Puissions-nous tous mériter d’utiliser notre estime de soi de la bonne manière.

 

[1] Chem Michmouel, année 5670.

[2] Il n’est pas clair s’il s’agit d’un véritable Guilgoul ou un lien d’un niveau différent. Quoi qu’il en soit, Pin’has était profondément lié à Kaïn, spirituellement parlant.

[3] Béréchit 4,1.

[4] Pirké Dérabbi Eliézer 21.

[5] Divré Hayamim II 17,6.

[6] Sanhédrin 38a.