Dans l’épisode précédent  : l’enquête a pris un nouveau tournant grâce à la participation de Guillaume Dorville. Plus déterminée que jamais, Sophie s’apprête à partir pour Munich remonter la piste d’une galerie d’art nazie...

La Rabbanite Margalite avait eu raison d’organiser une réunion chez elle avec tout le monde, elle avait permis de trouver l’adresse d’une galerie d’art à Munich et son mari le Rav encourageait Sophie à se rendre sur place, persuadé que la clé de toute cette histoire se trouvait là-bas.

Après une rapide recherche sur internet, Guillaume Dorville confirma que la galerie existait toujours, plus de 50 ans après, toujours à la même adresse. Yoël, ayant lui-même été galeriste dans le passé avait déclaré non sans humour que les marchands d’art étaient comme leurs tableaux : « incapables de bouger ! »

L’ambiance était à la détente. Tout le monde se réjouissait de l’avancée de cette surprenante enquête. Et quand Yinon et Batchéva, les enfants du Rav et de la Rabbanite Margalite, entrèrent dans l’appartement suivis de Léa et de son amie Ariella, la soirée pris des airs de fête : plusieurs gâteaux et bouteilles de jus furent posés sur la table où se pressaient tous les invités qui voulaient raconter les rebondissements de la soirée aux jeunes, partis prier sur la tombe de Ra’hel la matriarche.

Sophie restait un peu en retrait et observait la scène en spectatrice. Elle se sentait triste à l’idée de quitter Jérusalem pour Munich, même si c’était temporaire. Mais à présent elle avait la conviction que sa place était ici, entourée de toutes ces personnes qui avaient fait irruption dans sa vie peu de temps avant, mais qui tenaient aujourd’hui une grande place dans son coeur.

En parlant de cœur, elle remarqua du coin de l’oeil que Léa se mit à rougir – un peu - quand Yinon lui tendit un verre de jus. Se pourrait-il que… ? Si la mère et la fille étaient devenues très proches, elles n’iraient pas parler de ce genre de choses car une certaine pudeur demeurait entre elles, Sophie le sentait. C’est d’ailleurs ce qui était le plus douloureux pour elle : devoir se séparer de sa fille à nouveau alors qu’elle venait à peine de la retrouver. Mais elle se fit la promesse intérieure que ce serait la dernière fois et qu’elle ne laisserait plus rien ni personne les éloigner.

Le lendemain, Sophie fermait de nouveau sa valise, avec cette curieuse sensation qu’elle l’avait ouverte la veille seulement. Elle avait réservé en urgence un billet d’avion pour le jour-même, ainsi qu’une chambre dans un petit hôtel près d’un centre ‘Habad. Au moins, elle pourrait manger cachère et ne sentirait pas si seule dans cette ville inconnue.

Yoël, toujours aussi attentionné, lui avait proposé de la conduire à l’aéroport. Une nouvelle fois, elle appela sa fille Léa pour lui faire toutes les recommandations d’usage : ne pas dépenser tout son argent, ne pas se coucher trop tard, bien manger… elle-même s’entendait parler et se donnait l’impression d’être une vieille maman coincée, alors elle osa lui dire : « et puis Léa tu sais tu peux m’appeler à tout moment pour discuter, de tout, de rien, même de Chiddoukh si tu veux (après une dizaine de tentatives, elle arrivait enfin à prononcer ce mot correctement) ».

Désinvolte, Léa lui répondit du tac-au-tac : « Oh ça va, c’est pas parce que tu es amoureuse, que tout le monde doit l’être aussi ! »

Soufflée, Sophie en perdit ses mots ! En bas, elle entendit la voiture de Yoël klaxonner et se hâta de raccrocher sans pouvoir demander à sa fille de développer cette pensée aussi étonnante que soudaine.

C’est une Sophie bien pensive qui prit place dans la voiture, ce que Yoël mit sur le compte de l’appréhension dûe au voyage.

Après un trajet silencieux, ils arrivèrent plus vite que prévu à l’aéroport de Ben Gourion. Comme ils avaient de l’avance, Yoël proposa à Sophie d’aller prendre un café, et elle accepta.

Ils se mirent à discuter du voyage à Munich, ce que Sophie devrait faire sur place, des questions qu’elle devrait poser au galeriste pour obtenir un maximum d’informations… Sophie écoutait avec beaucoup d’attention, elle mesurait l’enjeu de ce voyage et se doutait qu’il ne serait pas simple de trouver des personnes encore vivantes pour témoigner d’une période aussi sombre dans l’histoire de tous.

Mais elle avait du mal à réellement se concentrer, ce qu’avait dit sa fille la perturbait beaucoup. Est-ce qu’il se pourrait qu’elle soit tombée amoureuse de Yoël ? Non, sûrement que sa fille en rajoutait, comme d’habitude. C’est vrai qu’il était gentil et qu’elle se sentait à l’aise avec lui, mais elle avait déjà répondu à cette question, quand il lui avait proposé de se voir en Chiddoukh (décidément, elle maîtrisait maintenant parfaitement bien ce mot !).

Elle sortit de ses pensées et regarda Yoël...qui la fixait, immobile. Elle se sentit rougir et détourna le regard. Très naturellement, Yoël lui demanda : « Sophie, pourquoi avez-vous divorcé ? »

Elle hésita un instant, devait-elle répondre franchement ? Elle décida que oui.

- « Mon mari m’a quittée pour une autre femme. Une collègue plus jeune, qui n’était pas synonyme de contrainte ou de routine familiale.

- Je suis désolée, vous avez du beaucoup en souffrir.

- C'est vrai, mais je vous mentirais si je vous disais que tout ça est arrivé par hasard. Je vais vous parler très franchement : depuis que je me suis rapprochée du judaïsme et que je me suis mise à étudier – et à prier – j’ai beaucoup repensé à ma relation avec mon ex-mari. Ce n’est que maintenant que je réalise qu’il n’y avait aucune valeur juive dans notre couple.

- Vous voulez dire que votre ex-mari n’est pas Juif ?

- Non, non, il est Juif de naissance lui aussi, mais comme moi il n’a jamais été pratiquant. Ce que je veux dire par là, c’est que j’ai compris que dans le monde non-juif le mode de fonctionnement c’est : « on se rencontre, on se plaît, on tombe amoureux, et quand on arrive au maximum de notre amour on se marie ». Le problème c’est qu’en suivant cette logique, une fois arrivés au maximum...et bien après très souvent ça redescend et on finit par s’éloigner puisque l’intensité des débuts n’est plus là. C’est ce qui nous est arrivé. Je ne cherche pas à excuser mon ex-mari, mais c’est vrai que nous étions tous les deux tellement assimilés qu’on pensait que c’était ça le cours normal de la vie et des relations de couple, assez égoïste finalement.

- Alors que ça n’est pas le cas ? Demanda Yoël, un petit sourire en coin.

- Pas dans le monde de la Torah, non. J’ai compris que c’est tout le contraire. C’est comme un architecte qui recherche un responsable des travaux pour bâtir une maison. Si les deux partagent la même vision et s’accordent sur les tâches de chacun, alors un contrat est signé et la construction commence. C’est la meilleure façon d’obtenir quelque chose de solide et durable.

- Et l’amour dans tout ça ?

- Il vient après la signature du contrat, quand les travaux commencent, parce que chacun s’investit et dépense sans compter. Ce n’est pas vous qui m’avez parlé du Rav Eliyahou Dessler la dernière fois ? « L’amour naît du don à l’autre » ? Répondit Sophie pleine de malice.

- Touché !

Yoël et Sophie se mirent à rire ensemble. Après quelques secondes, curieuse, Sophie demanda :

- Et vous Yoël, pourquoi avez-vous divorcé ?

Yoël qui ne riait plus à présent lui raconta avec la même franchise qu’elle :

- J’ai épousé une femme très gentille, qui venait de faire Téchouva. Quand nous avons été présentés, elle voulait fonder un foyer cachère, comme moi. Donc nous nous sommes mariés. Mais au fur et à mesure des années, avec les difficultés de la vie, elle s’est mise à accuser D.ieu pour chacune des épreuves qu’elle vivait et petit à petit elle a tout remis en question et s’est arrêtée de pratiquer. J’ai bien-sûr essayé par tous les moyens de l’aider et de lui faire comprendre qu’il y avait une solution à sa perte de Emouna, et que tout cela venait d’un manque d’étude – quand on ne sait pas pourquoi on fait réellement quelque chose, alors n’y donne pas de sens et on est plus facilement tenté d’arrêter. Vous comprenez qu’elle a rejeté Hachem et moi avec, je représentais tout ce qu’elle avait du mal à comprendre et l’entente entre nous s’est brisée. »

Sophie ne dit rien. Elle avait pris l’histoire de Yoël comme une flèche en plein cœur ! Une femme qui avait fait Téchouva et qui des années après, alors qu’elle était mariée, avait baissé les bras et tout abandonné...c’est comme s’il révélait à voix haute sa peur la plus secrète.

Parce que depuis que Sophie commencé à se rapprocher de son judaïsme, cette angoisse ne la quittait plus : est-ce que passée la nouveauté de la Téchouva, elle pourrait vivre une vie de Torah, tout au long de sa vie ?

Un voile de tristesse passa sur les yeux bleus Yoël. Il était très intelligent, il avait compris l’agitation interne de Sophie. Elle qui avait été sur le point il y a quelques minutes encore de changer d’avis sur l’idée d’un Chiddoukh avec lui, venait de fermer la porte de son cœur à tout jamais.

Elle avait trop d’estime pour lui, et pas assez de confiance en elle pour prendre le risque de lui faire revivre une seconde histoire similaire.

Une distance implicite s’était maintenant installée entre eux. Sophie le remercia poliment et se hâta de passer le contrôle douanier. Une fois dans l’avion, elle pris place et, lourde de tous ces rebondissements historiques et émotionnels s’affala sur son siège, ses documents à la main et resta ainsi, les yeux dans le vague, pendant près d’une heure.

Elle fut tirée de ses pensées, par sa voisine de siège, une charmante femme du même âge qu’elle, qui lui dit avec un fort accent allemand : « Quelle coïncidence ! Vous avez une photo de la galerie Shüller dans les mains, je connais cet endroit, je viens juste d’écrire un article sur leur dernière exposition ! ».

Sophie regarda la jeune femme, qui lui souriait avec sincérité. Quel Mazal ! Elle venait de faire une sacrée rencontre…

La suite la semaine prochaine...