Mon père a quitté l’Égypte en 1956. Ce fut sa sortie d’Égypte.

Comme tous les émigrés d’Orient de l’époque, il dut « se refaire » et posa ses bagages sous d’autres cieux, bien loin des pyramides, du Nil et des crépuscules enflammés des pays du désert.

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Autre climat, autre mentalité : sans se plaindre, il accepta sa nouvelle réalité et dut recommencer, à 40 ans passés, une nouvelle vie, dans les petits matins froids et brumeux de l’Europe, où les jours sont si courts, où l’hiver existe, et où la configuration urbaine est à 300 000 lieues des quartiers chaleureux, bouillonnants et surpeuplés du Caire.

Je suis née, petite Européenne du baby-boom, sur sa terre d’exil, mais l’Égypte, je la connais bien.

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Les enfants devinent, derrière un mot, ou plus encore, derrière un silence, un geste, beaucoup de choses…

De temps en temps, il achetait des mangues ou des dattes dans une épicerie fine au nom de « Burkhart », à la rue du Rhône, en rentrant du bureau, et je savais intuitivement que ces fruits exotiques, qui n’étaient pas au menu de mes petites camarades de classe, avaient pour lui la saveur de là-bas…

Il faisait, avant de les goûter et de nous les faire goûter, une prière dans la langue sainte : « Chéhé’héyanou, Vékiyémanou, Véhigui’anou… »


Je ne connaissais rien de sa vie là-bas. Ma réalité était tout sauf l’Orient, et lui, avait tourné la page, pour ce qui aurait pu paraître comme un plongeon dans les valeurs de l'Occident.

Mais, nous devons le savoir : les enfants absorbent la vérité de leurs parents et savent parfaitement ce à quoi ils tiennent.

Deux fois par an, je voyais mon père rentrer plus tôt du bureau : veille de Kippour et veille de Pessa’h. Et ça, c’était un événement !

Il y avait donc pour lui quelque chose de supérieur à son travail, quelque chose qui transcendait nos vies rangées qu’il avait réussi à rendre confortables, quelque chose qui surpassait même son exceptionnelle conscience professionnelle de Juif égyptien.

Il ne disait rien, ne passait pas de message éducatif ni religieux, mais le seul fait qu’en plein jour, à midi déjà, il était là, à la maison, en disait long sur l’importance de ce qui se préparait.

À travers mes yeux d’enfant, mon père, cet homme « important », toujours en cravate et costume, qui soudain brisait un emploi du temps très chargé par respect pour les fêtes du calendrier juif, ne pouvait que m’interpeller.


Le Séder de mon père est inoubliable parce qu’il était ce « Ma Nichtana », cette nuit différente et complètement insolite dans notre décor de petits écoliers rangés, bien installés en Helvétie. Le fait que ce cérémonial lui tenait tant à cœur, qu’il y donnait une telle importance, était une leçon en soi.

Il distribuait les Matsot, le ‘Harosset, remplissait nos petits verres de jus de raisin et lisait parfaitement la Haggada en hébreu, qui, je crois, avait une traduction arabe sur la page de gauche ; c’était une vieille Haggada jaunie qu’il avait certainement prise dans ses bagages lorsqu’il dut lui aussi, comme ses ancêtres, quitter précipitamment  sa demeure, avec sa mère, ses frères et ses sœurs, laissant tout derrière lui.

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Toute la descendance de mon père est aujourd’hui pratiquante ; la majorité de ses petits-fils sont des érudits et toutes ses petites-filles fréquentent les écoles juives.

Nous habitons tous en Israël.

Comme c’est étrange. Ou peut-être pas du tout.

Mon frère et moi avons retenu de lui, au-delà de sa carrière et de sa réussite professionnelle, son message silencieux, celui qui est tu, mais qui est le plus puissant. Celui qui, en fait, l'habitait.

Nous, ses enfants, avons finalement absorbé le suc, le nectar de son être, qui n’était que juif.

Il n’étudiait pas, n’était pas "orthodoxe", mais sans savoir vraiment comment nous le dire, il tenait à sa religion plus qu’à tout.

Ce texte ne vient pas dire — ce serait trop simpliste — : soyez juif de cœur et tout ira bien. Non, bien sûr. Il faut l’armature de l’étude et la rigueur de la pratique.

Mais la charpente sans la flamme, la méticulosité des actes sans la vibration d’un cœur est vouée à la sécheresse et à l’échec.

Certains diront qu'il eut de la "chance", dans un contexte où d'autres virent leur progéniture sombrer dans l'oubli totale de leur judaïsme.

Peut être. Mais mon père avait, c’est évident, gardé intimement un engagement total et irrévocable à la foi de ses pères, comme la boîte noire des avions qui, malgré les intempéries et les accidents de parcours, reste intacte.

Il nous a fait sentir, par sa fidélité sans concession à la fête des pains Azymes et aux autres Mitsvot qu'il accomplissait avec tant de sincérité, que nous étions le maillon d’une chaîne qui remontait jusqu’au Sinaï et à laquelle nous appartenions.

Et cette fête, comme un invisible film protecteur dans l'exil, nous rendit « différents » de notre entourage. À jamais. 

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