Dans son esthétique, la Méguila est un conte des Mille et Une Nuits.
Il y a un harem, des eunuques, des intrigues de cour, des festins interminables — cent quatre-vingts jours pour les dignitaires du royaume puis sept jours pour étourdir le « petit peuple » de Suze — et un terrible décret en suspens sur la tête du peuple d’Israël.
Les femmes et les hommes festoient séparément — la reine Vachti donne son propre banquet (Esther 1,9) — car au palais, la décence est de mise (hmm…) et on tient à l’étiquette. Les protagonistes entrent en scène un à un, glissant en soyeuses babouches sur les sols marbrés de cet éblouissant palais perse.

Comme au théâtre, l’héroïne n’apparait qu’après que le décor soit mis en place et que les principaux acteurs aient fait leur apparition : alors seulement elle fait son entrée, "irradiante". À tel point que les représentants des 127 nations présentes, se la disputent : « Elle est de chez moi !! »
Esther est universelle, comme ces chefs d’œuvre qui font l’unanimité et dans lesquels chacun se retrouve.
Jusque là élevée par son tuteur et oncle, Mordékhaï, qui lui offre une vie pieuse et bonne, elle va devoir affronter le grand monde, parce qu'investie d’une terrible mission : sauver son peuple.
Elle ne veut pas, Esther, entrer dans l’épaisseur du mensonge, des intrigues et des menaces, quitter la douceur de son foyer ; elle veut rester chez son protecteur, apprendre de lui la Sagesse, lire les psaumes et parfaire son intérieur.
Mais elle a été choisie.
C’est une élue.

La Méguila se présente comme un écrin finement travaillé, bien raconté, bien ficelé.
On peut en rester là, à sa jolie forme. Libre à nous. On ne nous en demande pas davantage.
Pas de Nom explicite de D.ieu, pas d'excessive « religiosité », pas de miracles éclatants, pas de mer fendue, de révélation "sons et lumières" avec éclairs et tonnerres. Pas de Manne céleste.
Juste la trame humaine d'une jeune fille juive, arrachée à sa maison, conduite au palais, appelée à épouser un roi étranger, impulsif et versatile, pour sauver son peuple. Et enfin, un renversement spectaculaire et inespéré dont elle est l'instigatrice :
« Layéhoudim hayeta ora vésim’ha veyekar » — Pour les Juifs, il y eut lumière, joie, allégresse et honneur » (Esther 8,16).
Happy end.
Rideau.
On peut en rester aux apparences, au scénario plaisant, aux hasards heureux, aux coïncidences providentielles. À la beauté des décors, aux richissimes banquets, aux intrigues du pouvoir.
Ou bien on peut s’arrêter un instant.
La Méguila ne nous impose rien. Elle suggère. Elle chuchote derrière le rideau.
Elle nous place devant un choix.
Voir un palais.
Ou voir à travers le palais.
Voir une intrigue.
Ou voir la Main qui tient les fils.
Elle est peut-être là, la véritable audace de Pourim : D.ieu se retire du texte pour nous obliger à Le chercher entre les lignes, en filigrane. Pas dans le spectaculaire, mais dans l’infime ajustement des circonstances.
Coïncidences ou Providence ?
Conte oriental ou Texte saint par excellence ?
Shéhérazade ou Esther la pieuse?
À nous de décider, à nous de décoder.
La Méguila à cette suprême discrétion et distinction, de nous laisser choisir…






