Arrêtons-nous sur un principe essentiel dans la Parachat Matot, en commençant par citer les paroles de la Guémara (Pessa’him 54) : « Sept choses sont cachées aux êtres humains ». Ce sont des réalités qu’il est impossible de révéler, parmi lesquelles le jour de la mort. Nul ne peut savoir à quel moment son heure arrivera ; même le roi David, qui demanda : « Fais-moi connaître, Éternel, ma fin, et la mesure de mes jours » (Téhilim 39:5), souhaitait le savoir afin de se préparer. Mais Hachem ne le lui révéla pas ; Il lui dit seulement que ce serait un jour de Chabbath, sans préciser lequel. Ainsi, chaque Chabbath, le roi David passait toute la journée, plongé dans l’étude de la Torah, afin de pouvoir tenir tête à l’ange de la mort, qui ne peut s’emparer d’un homme lorsqu’il se consacre à la Torah. Le second point est le jour de la consolation : nul ne peut savoir quand aura lieu notre délivrance. Nos Sages ont déclaré (Sanhédrin 97) : « Que l’esprit de ceux qui calculent la fin soit réduit à néant ». Enfin, le troisième point, sur lequel nous allons nous attarder, est « la profondeur du jugement » dans le Ciel - une notion qui dépasse la compréhension humaine et qu’il est impossible de saisir pleinement. Ce n’est pas un simple calcul, mais bien ce que l’Écriture décrit : « Profond, profond, qui peut l’atteindre ? » Nous allons tenter de mesurer jusqu’où peut aller la profondeur du jugement divin.
La Paracha raconte que les tribus de Gad et de Réouven vinrent trouver Moché pour lui demander une part d’héritage dans la plaine du Jourdain. Ils possédaient de nombreux troupeaux et d’importantes richesses, et ne savaient pas si la terre d’Israël leur offrirait un espace suffisant pour leur bétail ; c’est pourquoi ils sollicitèrent une possession sur la rive orientale du fleuve. Qu’on ne s’y trompe pas : les enfants de Gad et de Réouven n’ont pas renoncé à la terre d’Israël, cette terre « que l’Éternel ton D.ieu recherche sans cesse ; les yeux de l’Éternel ton D.ieu sont fixés sur elle, du commencement de l’année jusqu’à la fin de l’année » (Dévarim 11:12), une terre sur laquelle la Providence divine s’exerce de manière particulière et permanente.
Les maîtres du Moussar expliquent que, de prime abord, le reproche qui leur fut adressé était le suivant : pour la terre d’Israël, il fallait combattre ; allez-vous donc rester ici, pendant que vos frères mèneront la guerre jusqu’à la victoire ? C’est pourquoi ils répondirent qu’ils passeraient les premiers et combattraient avec plus d’ardeur que quiconque. Ils ne cherchaient pas à se soustraire au combat, mais seulement à recevoir leur part sur la rive orientale. De plus, ils n’avaient pas renoncé à la terre d’Israël : leur intention était pure, Léchem Chamayim, afin qu’il ne paraisse pas que leur entrée en terre d’Israël fût une sorte de salaire matériel en récompense de leur combat. Ainsi, après le reproche de Moché Rabbénou et afin qu’on ne puisse interpréter leur héritage en terre d’Israël comme une rétribution pour leur guerre, ils y renoncèrent, dans le seul but d’agir pour l’honneur du Ciel. Car la terre d’Israël est très sainte, et ils ne voulaient pas la recevoir en étant influencés par des intérêts ou considérations personnelles.
La Torah précise que la moitié de la tribu de Ménaché se joignit à eux. Mais comment comprendre qu’une même tribu fût ainsi partagée ? Pourquoi une partie de ces familles s’installa-t-elle en Israël et l’autre au-delà du Jourdain ? Était-il impossible qu’ils résident tous au même endroit ? Pourquoi fallait-il couper et séparer cette tribu en deux ? Les commentateurs livrent ici une explication saisissante : revenons en arrière, dans le ‘Houmach Béréchit, lorsque Yossef Hatsadik piégea ses frères afin d’expier la faute de la vente. Avant de se dévoiler à eux, il les renvoya vers leur père Ya’akov en Israël, et demanda à Ménaché de cacher sa coupe dans le sac de Binyamin. Les frères rentrèrent chez leur père en étant sûrs d’eux, pensant que tout était derrière eux, mais voilà que Ménaché, avec les gens de la maison de Yossef, les rattrape et les accuse de vol. La coupe fut effectivement retrouvée dans le sac de Binyamin. À cette vue, les frères, anéantis par le chagrin, déchirèrent leurs vêtements.
Certes, Ménaché n’avait pas eu l’intention de provoquer un tel événement, mais c’est par son intermédiaire qu’un grand chagrin fut causé à tous les frères. Hachem déclara : mesure pour mesure ! Puisque c’est à cause de toi qu’ils ont dû déchirer leurs vêtements, ta tribu sera déchirée en deux. C’est un enseignement saisissant : Ménaché n’avait pas agi dans le but de leur nuire ; il avait simplement exécuté l’ordre de son père et agi en son nom, pour une finalité louable. Pourtant, telle est la profondeur du jugement divin : « Tes pensées sont infiniment profondes », et Ménaché fut sanctionné pour avoir causé, même indirectement, de la peine à autrui.
Un exemple similaire se trouve chez le prophète Yirmyahou. Jeté dans une citerne pleine de boue, il endurait une grande souffrance. Lorsque le roi Tsidkiyahou l’apprit, il fut bouleversé : il s’agissait d’un prophète saint qui réprimandait les enfants d’Israël afin qu’ils reviennent vers Hachem. Le roi envoya alors ses hommes descendre une corde pour le tirer du puits, et ainsi il fut sauvé. Pourtant, le Midrach rapporte qu’au moment où ils le remontèrent, il cria de douleur à cause de la corde qui lui cisaillait la peau. Pourquoi donc a-t-il dû endurer cette souffrance ? Pourquoi ne l’avaient-ils pas sorti avec une échelle ? Les commentateurs expliquent que Yirmyahou descendait de Ra’hav. Lorsque les espions, Calev ben Yefouné et Pin’has, vinrent explorer Yéri’ho, Ra’hav les cacha sur son toit, puis les fit descendre de l’autre côté du rempart au moyen d’une corde. Ils furent liés et descendus ainsi, et en éprouvèrent une douleur intense. De même qu’elle leur avait involontairement causé de la peine, son descendant Yirmyahou dut subir, à son tour, une douleur semblable.
Cet enseignement nous apprend que, même lorsqu’il n’existe pas d’alternative, et même sans intention de nuire, le simple fait qu’un homme ait causé de la peine à son prochain lui vaudra de subir, mesure pour mesure, la même peine. C’est là, la profondeur du jugement Divin : un domaine entièrement caché aux hommes. Parfois, on voit une personne accablée par la souffrance, et l’on se demande : pourquoi ? Qu’a-t-elle fait pour mériter cela ? Mais Hachem, qui sonde les cœurs et connaît les pensées les plus intimes, sait parfaitement quel en est le compte exact et la cause véritable. Ce sont des calculs profonds et impénétrables pour les êtres humains, mais le Créateur voit et sait tout.
Dans le livre Likouté Imré Avot, rédigé par l’un des grands de Bagdad, il est rapporté, au nom du Maassé ‘Hiya, une histoire authentique. On y raconte qu’un Avrekh, fils d’un riche notable, gendre d’un autre riche commerçant - et qui, de surcroît, possédait lui-même une grande fortune - passait ses journées entières à l’étage supérieur de sa maison, plongé dans l’étude de la Torah, heure après heure, sans interruption. Sa réputation s’était répandue, et tous savaient qu’il était destiné à de hautes réalisations. Un jour, l’empereur arriva dans la ville de Cracovie, où vivait cet Avrekh, et toute la cité fut en émoi. Les foules se pressèrent dans les rues pour voir le visage du souverain. Même les Juifs sortirent, désireux de réciter la bénédiction : « …qui a partagé de Sa gloire avec une créature de chair et de sang ». L’Avrekh, ayant appris la nouvelle, ne se laissa pas tenter par l’idée de se mêler à la foule pour attendre le cortège. Il se contenta de décider que, lorsque l’escorte impériale passerait devant sa maison, il se pencherait à la fenêtre, réciterait la bénédiction, puis retournerait aussitôt à son étude.
C’est ce qu’il fit. Mais, à l’instant précis où la procession passa devant son immeuble, un événement inattendu se produisit : une grosse pierre se détacha de l’édifice et tomba exactement sur le passage du cortège, tout près de la tête de l’empereur ! Ce fut la stupeur et la consternation : on crut aussitôt qu’un individu, avec une audace criminelle, avait essayé d’attenter à la vie du souverain. Celui-ci ordonna immédiatement d’arrêter le coupable. Les gardes encerclèrent le bâtiment : nul ne pouvait entrer, ni sortir. Ils inspectèrent chaque étage, jusqu’à pénétrer dans l’appartement de l’Avrekh, qu’ils trouvèrent assis et absorbé dans son étude. Comme il était le seul présent dans l’immeuble, les soldats conclurent qu’il était l’auteur du geste et qu’il avait voulu nuire à l’empereur. Ils le saisirent et le conduisirent devant le souverain, qui entra dans une grande colère. Sans procès, ni audience, l’empereur prononça la sentence : condamnation à mort par pendaison, sur la place publique.
Toute la ville fut bouleversée, plongée dans l’angoisse et la consternation. Comment un tel sort pouvait-il s’abattre sur un Avrekh d’une telle stature, connu pour passer ses journées entières plongé dans l’étude de la Torah ? Tous étaient convaincus de son innocence. Les responsables de la communauté adressèrent lettres et sommes considérables à l’empereur, afin qu’il annule la sentence. Après de nombreuses pressions, l’empereur consentit finalement à revenir sur sa décision, à une seule condition : que le Rav de Cracovie vienne en personne plaider la cause de l’Avrekh et présenter des arguments en sa faveur.
Le Rav arriva, accompagné d’une grande foule, devant l’empereur, qui lui demanda : « Pouvez-vous plaider en sa faveur ? » Le Rav conserva le silence. « Peut-être que malgré tout, vous pourriez le faire ? » insista l’empereur. Le Rav resta muet. La foule, stupéfaite par ce silence, peinait à comprendre : il s’agissait pourtant d’une affaire de vie ou de mort ! L’empereur déclara alors : « Si le Rav n’a pas trouvé de raisons pour défendre cet homme, la sentence restera inchangée ». En effet, quelques jours plus tard, l’Avrekh fut conduit à la potence et pendu sur la place publique. Son corps fut ensuite remis à la communauté juive pour être enterré.
Dans toute la ville, les habitants murmurèrent contre le Rav : comment avait-il pu, pensaient-ils, se rendre complice d’un tel meurtre ? Le pauvre Avrekh était pur et innocent ; d’un seul mot, le Rav aurait pu le sauver ! Que fit le Rav ? Il demanda que l’on apporte la dépouille du défunt dans la grande synagogue et que tous viennent s’y rassembler. Les habitants suivirent ses instructions. Une tension extrême régnait dans la synagogue. Puis, au moment où le silence devint total, le Rav s’adressa au défunt : « Je t’ordonne, par décret de la Torah, de te lever devant l’assemblée et de leur révéler la raison de ta mort ».
Et alors, un prodige stupéfiant se produisit ! Le mort se leva immédiatement, ouvrit la bouche et déclara : « J’étais, dans une existence précédente, parmi ceux qui lapidèrent et tuèrent le prophète Jérémie. Certes, ce n’est pas mon jet de pierre qui l’a tué, mais le mien fut le premier. Dix fois je suis revenu dans ce monde, et je n’ai pas encore réussi à réparer cette faute. Aujourd’hui, après ces dix retours sur terre, il s’est produit ce qui s’est produit : on m’a condamné à mort. Le Rav, par son esprit saint, a vu que c’était là ma réparation, et c’est pourquoi il a refusé de plaider ma cause - pour mon bien ; sans cela, j’aurais dû revenir encore une fois pour tenter de réparer le péché de ce jet de pierre. À présent, ma réparation est achevée et je peux entrer au Gan Eden ». « Tes pensées sont infiniment profondes », c’est la profondeur du jugement d’Hachem, Il est juste et droit.




